11 janvier 2006

De: "Neateye"
À: "SF"

Objet: Gouranga
Date: Wed, 11 Jan 2006 03:37:35 +0000

Call out Gouranga be happy
Gouranga Gouranga Gouranga !
That which brings the highest happiness...

14 janvier 2006

Rêves très agréables cette nuit : je retrouvais chez moi, dans une vieille pochette de photos, des clichés de vieux tableaux que j'avais peints dans mon adolescence, et détruits (ce que je faisais souvent, en réalité, mais les toiles de ce rêve n'ont jamais existé) ; c'est un genre de rêve que j'ai fait plusieurs fois, comme ceux où je prends le train sans bagages et presque sans argent, pour aller au loin, ailleurs, vers une autre vie. Des rêves libérateurs et réconfortants. Comme cela doit l'être de retrouver un vieil album photo sous un lit alors qu'on croyait l'avoir perdu, ou des lettres de personnes chères.

Après ça je sortais avec l'idée d'aller en ville. Mes parents partaient à Sarrebrück et je refusais de les accompagner ; mais rapidement, je regrettais de ne pas avoir mon appareil photo avec moi, et décidai, puisqu'il faisait beau, et doux, de remonter à la maison prendre mon Minolta, et de l'argent pour aller tout de même à Sarrebrück, seul, tranquille. Comme dans la plupart des rêves, le décor était familier tout en étant parfaitement imaginaire ; à la place du chemin du Himmelsberg il y avait un autre chemin pentu, longeant le vide, mais avec un parking, des vieilles pierres, des arbres. Un mélange du chemin du Himmelsberg et du château près du lycée, disons. Il y avait d'autres gens, des enfants ... Mentalement, je me passais du folk, ressemblant à du Backworld, et ça ne faisait qu'accentuer le côté paisible, ensoleillé, de ce rêve.

17 janvier 2006

Je vais l'écrire, cette histoire de fantômes, putain de merde. Le Champ du Feu en sera le cadre. Hazemann, le noir qui tient l'auberge-camping, sera un tueur. Ses victimes reviendront se venger. Le châlet des VTS sera la base du personnage principal. Il y aura sa femme disparue qui refera son apparition, comme une fleur (à la "Solaris"...) - sauf qu'il ne saura pas qu'elle est morte. Et pourquoi pas, même, que tout le monde est mort, sur les lieux, à part lui et Hazemann. Il y aura une éclipse ou une connerie comme ça. Enfin, il faudrait que je réussisse quand même à ne pas mettre tous les Stephen King dans cette histoire, dont l'idée principale est piquée à "L'écorché" (des morts qui reviennent se venger de quelqu'un sans qu'on sache qu'ils sont morts). Comme disait Cioran, copier une personne, c'est du plagiat, en copier plusieurs, c'est de la recherche...

19 janvier 2006

Dès qu'il y a le moindre rayon de soleil je fonce à Herbitzheim pour prendre des photos de feu le centre aéré des Eclaireurs et Eclaireuses de France. Je sais que ça sera aussi désagréable que la première fois. Enfin, désagréable... découvrir que l'endroit était encore moins fréquenté que le buffet de la gare de Béning fut un sale moment, c'est certain.

Mais l'expérience fut surtout déstabilisante : je ne m'attendais pas à un truc aussi petit. Le bâtiment tout entier, c'est à dire deux petits bâtiments en dur, fermés, avec un toit, séparés par une espèce d'espace couvert où l'on range des trucs, où on fait cuire de la viande sur des barbecues, où l'on peut mettre des tables, etc... le bâtiment tout entier donc doit faire trois fois la cabane de Woustviller, en longueur et en largeur. Soit rien.

La première fois où j'y suis retourné, il y avait des trucs que j'ai reconnu - les espèces de grosses dalles défoncées, avec du bois dans leurs interstices, sur lesquelles on jouait - et d'autres qui m'ont paru complètement étrangers, ou au mieux, differemment organisés.

Les chambres étaient fermées à clé, je n'ai pas pu y rentrer. Mais ça me paraissait minuscule par rapport à l'époque.... Et tout le reste me paraissait minuscule. On est allé derrière le bâtiment, là où autrefois j'avais construit un tipi, appris à faire du feu avec un silex, tiré à l'arc, couru, lutté, randonné, je me souvenais ou croyais me souvenir d'une plaine sans fin, et en fait, ça doit être aussi grand que la sapinière à Woustviller - tu marches pas cinq minutes avant d'arriver au bout... et alors que j'avais en tête une plaine vierge à perte de vue, on voit sur l'autre versant (c'est très vallonné) les tracteurs et bâtiments agricoles du fermier local.

On a fait le tour du bâtiment, derrière il y avait une rangée de lavabos, en plein air, dont je ne me souvenais pas non plus. C'était envahi de mouches et il y avait de trucs cassés par terre. Ce fut la confirmation que cet endroit était bel et bien abandonné. Il ne restait qu'à partir, puisque même sans personne pour nous emmerder, il n'y avait de toutes façons rien à voir.

Je me souviens d'avoir entendu à l'époque, "Initials BB" à la radio, ou alors peut-être ce morceau m'était-il simplement venu en tête alors que j'étais dans mon sac de couchage, à lire un magazine de cinéma fantastique - je me souviens de la photo d'un zombie à la peau peinte en bleu, avec une crète comme un punk. Je me souviens d'une soirée, cet été-là, où nous avions du courir, dehors, dans les champs, dans la forêt, peut-être un jeu de piste, peut-être une rencontre avec un autre d'éclaireurs, je me souviens d'une fille à qui je donne probablement les traits d'une autre, maintenant, et nous étions dehors. J'étais tombé dans un fossé, dans l'obscurité, et m'étais pas mal égratigné la jambe. Je me souviens d'une autre fille, ce soir-là, je crois, à l'intérieur du bâtiment (que mentalement, à présent, je fais toujours ressembler à une espèce de camp militaire américain en bois, du genre de ceux qu'on voit dans les films traitant du Vietnam ou de la Seconde Guerre Mondiale) qui était plus âgée que nous - mais quel âge pouvait-elle bien avoir en réalité ? de 13 à 25 ans - et qui réclamait un chewing-gum à corps et à cris.

Je me souviens de ballades les après-midi, à la "forêt des lianes", où nous avions joué à Tarzan en nous balançant à des lianes, au sol du sol accidenté de la forêt, une forêt que je n'ai jamais retrouvé par la suite.

Je me demande si je la retrouverai cet été.

23 janvier 2006

Excursion à Herbitzheim, au Centre des Eclaireurs et Eclaireuses de France. J'ai profité du beau temps exceptionnel, hésitant tout d'abord entre la route Sarreguemines-Bening, les tréfonds ruraux de Welferding, ou Sarrebrück - puis Herbitzheim s'est rappelé à moi. J'étais dans des conditions mentales suffisament bonnes pour y aller sans que ça se transforme en pélerinage suicidaire... Pour atténuer tout de même la glauquitude objective de cette petite course, je me suis mis Ryan Doyle dans la voiture. Il faisait vraiment beau, un temps proche de celui que Pierre et moi avions eu à Puttelange, en Mars. Le chemin de Neufgrange à Siltzheim puis Herbitzheim est une aventure en soi : rouler seul sur ces lignes droites qui traversent les champs, longent les lacs, puis qui ouvrent la forêt en deux, en ligne droite pendant dix minutes, avec le sentiment grandissant de s'enfoncer dans un no man's land où l'on a rien faire.

Arrivé sur place, je me suis assuré qu'il n'y avait personne. J'ai pu constater certains changements subtils, qui me laissent penser que l'endroit est encore fréquenté, soit par les Eclaireurs eux-mêmes, soit par des promeneurs / squatteurs. J'avais emmené à tout hasard mon bon vieux couteau "Rambo" sans lequel je ne sortais pas, adolescent. Quitte à devoir tuer quelqu'un, autant que ça soit rapide.

Le sentiment de désolation était aujourd'hui moins grand, moins écrasant que la première fois où j'y étais retourné, avec Pierre, cette année. Je savais à quoi m'attendre. J'ai presque été agréablement surpris par les champs s'étendant derrière le bâtiment, que j'avais trouvés minuscules la première fois, et qui finalement offrent un bel espace de jeu, de ballade... même si ça n'est pas la plaine indienne de mon souvenir.

Je me demande vraiment comment autant de gamins ont pu tenir dans une si petite structure, quand j'ai fait mon "stage préhistorique" vers 8 ans... Je me souviens de plusieurs chambres, même si nous étions plusieurs par chambre. Je me souviens d'une pièce où, plus tard, j'avais participé à une pièce de théâtre avec d'autres gamins - il n'y avait évidemment pas de place pour une scène, mais nous étions dans un espace fermé. Je me souviens aussi d'une cuisine, ou tout au moins d'une pièce comportant un bar, des bouteilles - dont une, d'une espèce de mélasse surcrée que je n'ai jamais bue nulle part ailleurs. J'en avais fait boire à mes parents lors d'une soirée de feux de la Saint Jean qui s'était déroulée au Centre aéré.

31 janvier 2006

Pensé l'autre jour en arrivant à Nancy (le chemin de la gare à l'appartement est toujours l'occasion de très profondes réflexions) à l'usure physique et au destin que subissent les livres - tel texte dont on a perdu l'auteur, tel autre dont il ne subsiste que des bribes, tel autre encore dont des passages entiers sont devenus illisibles ; et les livres rares, les livres disparus, mythiques, dont on ne connaît que des passages, ou parfois qu'un résumé, grâce à d'autres auteurs, eux-mêmes à moitié ensevelis sous les "sables du temps". Livres cités, plagiés, interpolés dans d'autres oeuvres, sampling littéraire.

J'ai pensé que ça vaudrait aussi à l'avenir pour la musique. Banques de samples, extraits de films, mp3 sans noms, albums dont il ne restera que des mp3 mal encodés, vieilles cassettes numérisées au contenu non identifié, démos à moitié lisibles par usure de la bande ou du support digital, oeuvres dont seuls auront survécu quelques extraits promotionnels, pillages musicaux, plagiats inavoués, remix foireux, groupes disparus dont il ne subsistera que le nom dans des anthologies et dans la mémoire de spécialistes eux-même appelés à disparaître.

En pensant que peut-être, dans 150 ans, il restera qu'une minute de ma musique, mal encodée et non identifiée, sur un coin de support quelconque, je me dis que ça en vaut la peine.

16 avril 2006

Florence était à Nancy aujourd'hui et sur le chemin de la Foire, pour aller faire un tour de train fantôme, nous sommes passés - mais comme chaque fois que nous nous revoyons - devant le 29 rue de la Source. Seulement, cette fois j'ai émis l'idée de sonner chez quelqu'un, au hasard, et d'entrer faire des photos dans la cour intérieure. Aucun de nous deux n'y était entré depuis des années, depuis fin 2002 peut-être. C'était excitant comme une plaisanterie de gosses : faire toutes les sonnettes et attendre qu'on nous ouvre. Florence a sonné au hasard et après plusieurs essais infructueux, expliqué à l'un des habitants qu'elle avait habité ici et voulait prendre quelques photos de la cour intérieure. Nous sommes donc entrés. J'y suis allé le coeur léger, ça n'était pour moi rien de plus qu'une petite ballade touristique, mais Florence, elle, dès l'entrée dans le couloir, est passée en un instant des rires aux sanglots ; cela m'a surpris mais c'était, au fond, évident. Derrière l'aspect anodin de cette petite excursion, quelque chose de beaucoup plus profond et douloureux se jouait. Je lui ai été presque reconnaissant de verser ces larmes. Les murs étaient blancs autrefois - là ils avaient été repeints en blanc. Les volets de son ancien appartement étaient fermés et nous avons sonné mais personne n'a ouvert. Nous n'avons croisé personne dans la cage d'escalier. Il n'y avait aucun bruit, aucune odeur. C'était un moment horriblement triste, mais avec mon appareil photo, à mitrailler toutes les cinq secondes, je me sentais un peu protégé, comme extérieur à ce qui était en train de se passer. Tout est heureusement devenu plus léger quand nous sommes ressortis dans la cour intérieure. Le pélerinage avait été fait.

24 septembre 2006

Ce qui est le plus émouvant dans "Alice" de Woody Allen ce sont les scènes les plus improbables, fantastiques, ou oniriques, comme on veut, celles où Alice parle à sa soeur absente, dans leur maison d'enfance - ou à un de ses anciens compagnons, mort dans un accident quinze ou vingt ans auparavent. Parler du bon vieux temps, de leurs amours, de leurs engueulades, de leurs incompatibilités et des brouilles parfois non résolues ; mais avec une distance dans le temps, et dans la mort, qui a rêglé tout ça, qui fait qu'il ne reste que l'amour. J'envie à cette Alice d'avoir ce privilège, à un moment critique de sa vie, de pouvoir rêgler ce qui ne l'a pas été à temps, de reparler aux morts et aux absents, d'obtenir leur pardon, pour pouvoir simplement continuer.

5 novembre 2006

"The crowd train takes the form", je l'ai beaucoup écouté depuis que je l'ai, avec Aude, avec Florence, avec des amis, tout seul, sur le chemin du boulot, dans ma chambre ou Dieu sait où, mais curieusement je l'assimile maintenant systématiquement à ma virée dans le Jura avec Elise, le mois dernier. On a roulé une bonne partie de la nuit, sur des routes désertes, de Metz à Tancua en passant par Besancon, et de minuscules villages aux fenêtres noires. On fumait des cigarettes, on se touchait la jambe, on parlait de grands sujets ou de choses connes, et Ryan Doyle racontait sa vie dans l'autoradio. C'est les vacances, il n'y avait que la nuit, les sapins et nous, et c'est mon meilleur souvenir de tout le séjour.

30 mars 2007

Dans beaucoup de mes rêves, je suis seul. Cest simple : je remonte les escaliers de mon immeuble denfance, et arrivé en haut je réalise que lappartement  comme le reste de limmeuble  est vide, vide dhabitants mais aussi de meubles ; parfois même il manque les murs. Le quartier entier est désert, en fait, je rêve des ruelles, de la place où nous jouions au foot, des arbres, du champ derrière chez moi, je vois les rues dans une lumière douceâtre de crépuscule et il ny a personne dautre que moi, qui ne suis même pas un être humain, un corps de chair et de sang, mais un pur regard, un mouvement de caméra.

Certaines nuits je rêve que je mennuie  je suis dans mon appartement, cest la nuit, ou une sorte de demi-nuit. Je suis sur mon lit. Jouvre le frigo de temps à autres, pour constater quil est vide autant que pour être éclairé par le néon quil renferme. Les heures passent, ou plutôt ne passent pas. Chaque seconde est un gouffre. Et je suis seul, bien entendu. Il ny a aucune vie sur terre.
Dans certaines variantes, tout de même, je vais au supermarché. Je fais mes courses, je pousse un caddie, je choisis parmi plusieurs marques de pizza. Lennui mécrase comme leau écrase un plongeur descendu trop profondément. Il est impossible de supporter une journée qui suit de tels rêves.

25 mars 2008

En réécoutant "Volk" de Laibach je repense à mon automne 2006. Cette période m'a un temps fait l'effet d'un passage à vide, après la rupture avec Florence, le retour à Sarreguemines, après avoir tout perdu, retour à la case départ, chez mes parents et à l'ANPE. Mais en réécoutant "Volk" et les cloches alpestres qui l'ouvrent, je me revois roulant vers Bitche pour aller voir Valérie, cette femme rencontrée sur Meetic, avec qui je me suis promené le long de l'étang de Hasselfurth, car il faisait inespérément beau, avant d'aller visiter sa maison, dont je savais par avance que je n'y reviendrai jamais, mais l'ambiance était suffisament détendue et amicale entre nous pour que cela se passe tout à fait gentiment. La maison était superbe, ancienne, chaleureuse ; elle résume cette époque, cet automne 2006. Des maisons où je ne suis jamais revenu. Autant de vies possibles à côté desquelles je suis passé. Elise. Notre trip dans le Jura, la route de nuit, les clochettes des vaches au loin, qui pouraient être celles qui ouvrent "Volk". Mais plus encore que de tous ces visages, qu'Elise, Véronique, Catherine, que de la maison de Valérie et de sa petite fille qui ne sera jamais la mienne, je me souviens de moi roulant vers Bitche sous le soleil - plus seul que je ne l'avais été depuis des années, déboussolé et en attente d'une nouvelle vie, mais libre, justement, à un nouveau carrefour et malgré la catastophe à peine dépassée, toujours vivant.

7 avril 2008

Je dois me replonger dans mon adolescence si je veux créer à nouveau - je ne parle pas simplement de créer une "oeuvre", mais d'avoir à nouveau, comme quand je dessinais, écrivais des nouvelles et des jeux de rôles, composais des musiques, entre 13 et 18 ans, cette capacité de m'inventer un monde, des mondes.

Le trésor perdu, le savoir oublié : mes photos, mes carnets de jeunesse, toutes les traces de ce que j'ai rêvé, inventé, souvent retrouvés en rêve.

30 juillet 2008

J'ai commencé il y a quelques temps une liste des choses que j'ai envie de faire avant ma mort. Ca a commencé en plaisantant avec David Vallée, on se disait qu'il fallait faire une liste de ce qu'il nous restait à accomplir, seul ou ensemble - des petits fantasmes, comme une expo dans les fortifications du Mont Saint Quentin. Et puis quand je me suis mis concrètement à faire cette liste, de plus en plus de choses me sont venues à l'esprit, et elles continuent, jour après jour. Le simple fait de les écrire est un plaisir difficile à expliquer. C'est comme s'autoriser enfin certaines choses, se décider enfin à passer aux actes, à vivre au lieu de rêver, de regretter, de ressasser. Des fantasmes à réaliser, des liens à renouer, des choses à réparer, à résoudre, à clore. Des extravagances que je voudrais enfin me permettre. Des petites envies dont je m'étais privé jusqu'ici, sans raison réelle. Etrangement, faire cette liste, qui a pourtant des accents de "Mettons nos affaires en ordre avant la mort" a un effet très stimulant. Et le fait d'écrire toutes ces choses facilite leur exécution - j'ai déjà commencé à mettre certains projets en oeuvre. Reste à voir quelles conséquences tous ces actes auront sur ma vie. Ce que ça remettra en cause. Ce que cela modifiera dans mes relations avec les autres, les concernés. On dirait l'histoire du type qui apprend qu'il a un cancer, et qui vide son compte en banque, baise tout ce qui bouge, voyage partout et se prépare à mourir, puis ne meurt pas, finalement. Dans quelle mesure certaines choses sur ma liste n'auront pas des conséquences négatives, ou ne m'entraîneront pas dans une existence radicalement différente ? Je verrai bien. Mais je sais qu'il faut que je continue cette liste et que j'en réalise la plus grande part possible. Il n'y a probablement rien de plus exaltant et satisfaisant que l'idée de vivre en accord avec ses désirs et ses idées (à ce propos, conférence hier soir à la radio de Michel Onfray sur Démocrite et la philosophie matérialiste, captivante et très rafraîchissante, Onfray étant l'un des rares philosophes actuels à prôner une pratique de la bonne vie, de la joie, de l'hédonisme, contre tous les "amis des idées" adeptes des arrières-mondes et de la pulsion de mort).

Peut-être que l'idée de cette liste a commencé secrètement à germer il y a quelques semaines quand j'ai été par deux fois confronté au rappel de la réalité de la mort. Emilie a été hospitalisée et a contracté à l'hôpital des infections assez sérieuses qui lui ont fait perdre beaucoup de poids et l'ont énormément affaiblie. Quelques jours auparavant, Laurence, au cours d'une discussion tout à fait banale sur ses problèmes de ventre, m'a révélé que sa maladie avait pour évolution logique un cancer du colon. Elle me l'a dit au détour d'une phrase, comme elle m'aurait annoncé qu'elle risquait un rhûme, et pendant quelques secondes je suis resté interdit par la brutalité de cette réalité. Puis je me suis clairement dit que j'acceptais cela ; que nous étions partis pour la mort quoi qu'il arrive, et que ce risque était aussi acceptable que de traverser la rue ou prendre sa voiture. Et qu'il fallait renoncer à se protéger, cesser de vouloir tout maîtriser, tout contrôler.

22 septembre 2009

Réunion à l'IUT hier après-midi, conférence-débat - qui aurait pu tenir dans une cabine téléphonique - sur la "Nouvelle Bibliothèque". L'IUT était plus vaste, dans mon souvenir, surtout le hall... les trucs sont toujours plus petits, en vrai... J'aurais aimé être plus triste en y revenant, d'ailleurs c'est bien pour ça que je retourne à chaque fois à Nancy, dans le but assumé de me déchirer le coeur, mais je n'ai pas ressenti grand-chose, comme toujours - une vague impression de décalage temporel, de l'ordre du "qu'est-ce que je fous là ? " ; certes, Nancy n'est plus ma ville, et ne le sera sans doute plus jamais, mais les souvenirs ? Rien de très violent... Il ne faudrait pas revenir sur les lieux, jamais... les lieux sont toujours banals et décevants... Et le plus décevant, c'est soi-même, c'est de se rendre compte, comme pour n'importe quelle rupture, qu'avec le temps, le manque est moins fort, les souvenirs plus vagues et désespérément neutres. Ce putain de Temps qui non seulement sépare toujours plus de ce qui a compté pour nous, de ce qui a compté le plus, mais qui en plus nous prive même peu à peu de la nostalgie et du souvenir. J'y tiens, à mes souvenirs, moi, et je tiens à être triste d'avoir perdu Nancy... c'est tout ce qu'il m'en reste, le manque. Sinon autant n'y avoir jamais vécu...

1er octobre 2009

" Vers 28-30 ans : conjonction de Saturne, premier trigone d'Uranus
L'échéance saturnienne marque la remise en cause des valeurs de jeunesse, un abandon plus ou moins prononcé (sauf pour un "saturnien") des idéaux, ou leur refonte. Cette crise se solde généralement par un sévère bilan sur soi-même. L'accommodation difficile de ses idéaux au réel fait place à la stricte acceptation des possibilités offertes par le milieu. C'est l'âge égocentrique par excellence : l'objectif est de tout rapporter à soi-même, de s'approprier le monde, d'acquérir une entière indépendance, une maîtrise dans sa sphère d'action. L'individu accomplit ici aussi la loi du monde, alors qu'il croit réaliser ses desseins personnels. "

27 octobre 2009

Léger flip hier après-midi, la nuit tombait peu à peu et je passais mon temps à aider Laurence à plier du linge qu'elle allait vendre à la Poste, dans la cuisine, avec la télé en fond sonore. Je me suis soudain demandé si toute ma vie future allait ressembler à ça, et j'ai du me lever pour me servir un Coca et souffler un peu, faire marcher mon cerveau. Et je me suis consolé en me disant qu'il pouvait très bien y avoir une guerre demain, ou un changement majeur quelconque, ou peut-être que j'allais mourir, ou elle, ou qu'on allait se séparer, ou qu'on allait gagner au Loto, ou partir au Canada, au Maroc ou au Japon, ou simplement continuer comme ça, mais sans que ça génère aucune angoisse. L'avenir est inconnu, pour la simple raison qu'il n'existe pas encore, et se faire du soucis pour plus tard n'a aucun sens. Seul le présent est réel. Tout le reste n'est qu'un puits de souvenirs ou d'anticipations dans lequel on doit puiser pour trouver son bonheur, et rien d'autre. Voilà qui m'a calmé. J'ai reposé mon cul sur la chaise, continué à plier en regardant un truc sur l'Iran et l'Ouzbekistan sur la Cinq, et finalement c'était très bien.

15 janvier 2010

Bientôt un an que ma grand-mère est morte. Comme toujours avec ce genre d'épreuves, enfin, avec toutes les épreuves, je me rends compte qu'il est impossible de dire si c'est un bon ou un mauvais souvenir - naturellement que sa mort en soi est une mauvaise chose, une chose exécrable. Mais l'expérience du deuil, c'est à dire de l'angoisse avant le décès, de l'anticipation de tout ce qui va suivre, puis la mort qui vient, l'examen de ce que l'on ressent, presque froidement, comme pour se tester soi-même, savoir qui on est, les retrouvailles familiales, tout cela concourt à procurer une sorte d'excitation, ou pas d'excitation mais de sensibilité exacerbée, un sentiment intense d'être en vie, d'être au monde, d'être lié aux autres, d'avoir un destin.

25 janvier 2010

Vu "Un singe en hiver" ce week-end avec Laurence. Elle n'a pas aimé. Je le comprends, c'est un film d'homme. Gabin en ancien pochetron repenti, sobre, qui attend sagement la mort en gérant son hôtel normand avec sa femme. Quelques souvenirs de son service militaire en Indochine pour tout paysage mental. Belmondo qui arrive, soulard impénitent, lui, nostalgique de Madrid et du soleil. Et une nuit de cuite à deux, une dernière cuite monumentale, parce que les digues cèdent et qu'un homme a besoin d'aventure, d'imprévu, de folie, de combat, de jouer comme un gosse, et qu'il y a un âge où il n'y a plus qu'une bouteille qui apporte ça.

Isabelle me dit de prendre les rêves scolaires très au sérieux. Je rêve souvent que je suis encore à la Fac, voire au lycée, et que j'arrive en fin d'année en réalisant soudainement que j'ai séché tel ou tel cours depuis le début, ou que j'ai complètement oublié de réviser, ou que je n'ai pas produit tel travail demandé longtemps à l'avance. Oublié jusqu'à leur existence.

Isabelle me dit que les rêves scolaires indiquent que la psyché doit franchir une nouvelle épreuve pour progresser dans sa maturation, arriver à un nouveau stade. Les examens, en rêve, doivent être réussis. Mais qu'ai-je bien pu oublier dans ma vie, qui m'empêche de devenir un adulte ?

25 février 2010

Peu d'albums me serrent la gorge dès les premières notes ; "Disintegration" en fait partie. Mais vraiment dès les premières notes. Je l'ai très peu écouté depuis mon adolescence, c'est Michael Rozborski qui me l'avait prêté, ou peut-être même donné ; j'avais gardé son exemplaire pendant une durée délirante en tous cas, je m'en souviens parce qu'à son habitude, Michael avait aspergé le boitier CD de parfum, ce qui accentuait l'espèce d'aura romantique, maniérée, d'atmosphère confinée et capiteuse, autour de cet album, et pendant des années j'ai régulièrement porté le disque à mes narines, pour sentir le parfum encore et encore, jusqu'à ce qu'il ait disparu ; je ne saurais pas dater cette perte-là. "Disintegration", c'était l'été 94 ou 95, je ne sais plus, quand je traînais avec Jezek, John Meyer, Furhmann et les autres, au parc en face du Sacré Coeur, on jouait au foot contre un groupe de clodos qui cuvait habituellement à l'autre extrémité de la pelouse, on allait fumer des clopes dans les couloirs constellés de verre de la piscine abandonnée, on picolait des 75cl de Kro achetés à la station-service. Et où l'on allait traîner dans les murs de la S.E.S.A. Mais de cet été-là je me souviens avant tout de moi, seul, dans ma chambre, avec le soleil de plomb, dehors, et mon store tiré, pour pouvoir écouter "Disintegration" dans la pénombre, avec des bougies, de l'encens, tout ce truc d'ado romantique qui savait qu'au-hors c'était les match de basket en pleine rue, la dance music, les arabes agressifs, les pétasses en scooter. C'était mon petit monde d'autiste baudelairien.

13 mars 2010

Week-end dernier, Laurence qui pleure sur le canapé en parlant de l'avenir comme d'un trou noir, une absolue absence de visibilité, de perspectives, de projets réalistes. "Ce n'est pas comme ça que j'imaginais la vie". Ah, mais moi non plus, moi non plus.

23 mars 2010

Eva me parlait l'autre jour de mon blog et du regret du passé que j'y affiche en permanence, dans lequel je me complais, et qui pollue toute capacité normale à accueillir l'avenir, le nouveau, la suite ; sur le coup j'ai été incapable d'y faire une réponse intelligente, en tous cas pour la contredire, puisque je sentais bien qu'au fond elle avait raison. Ça n'est que plus tard que j'ai pu formuler mentalement ce qui était faux là-dedans : ce n'est pas le passé que je regrette. Je le regrette un peu, c'est vrai, comme tout le monde, ou même un peu plus, mais je n'ai aucun regret pathologique de Nancy, de mes études en elles-mêmes, des gens que j'ai fréquenté, ou de tout ce qui faisait ma vie à l'époque. Ce que je regrette, ce qui me manque, c'est de ne plus avoir la vie devant moi, tout simplement. Et qu'on ne me dise pas qu'à trente ans, je l'ai encore. J'ai une copine, j'ai un travail, je me suis établi dans une ville, j'ai fait mille un petits choix, dont aucun n'est totalement irréversible, il est vrai, mais ma vie n'a plus rien, absolument plus rien à voir avec l'état de totale indétermination, que j'ai connu à dix-huit ans, quand j'arrivais pour la première fois dans une grande ville, sans aucune contrainte, ni d'autre obligation que celle de vivre et découvrir la vie. Aucune question d'avenir ne se posait encore, ni financièrement, ni mentalement, pour moi. Tout était encore ouvert, indéterminé. J'ai toujours aimé les histoires mettant en scène des personnages qui arrivent dans une nouvelle ville, ne connaissant personne, avec une nouvelle vie à se construire. J'ai souvent rêvé la nuit que je larguais tout pour aller en train dans une autre ville, au hasard, et y errais, extatique Je me souviens de l'été précédant mon entrée à l'IUT, l'été avant Nancy. J'étais en vacances en Dordogne avec mes parents, et je lisais un recueil de William Boyd, ça parlait d'étudiants, de cités universitaires, de filles, du mélange d'excitation et de nostalgie liées au dépaysement, de l'avenir incertain. J'étais absolument en phase avec ça. Être et se savoir jeune, être en attente, ouvert, en dehors de la vie et en même temps, en être au cSur même. Et savoir que ça va durer encore longtemps, une sorte de petite éternité. Comme l'enfance, mais en plus fugace, et en étant conscient des choses. Et après quoi il ne reste plus rien d'autre que la conscience.

21 juillet 2010

Plus jeune, vers dix-sept, dix-huit ans, j'étais hanté par des visions tellement banales et peu parlantes, que le verbe hanter paraîtrait un peu exagéré à un tiers. C'était comme certains rêves que je faisais presque toutes les nuits, des années après, à en devenir marteau : des rêves où j'étais seul chez moi, où au supermarché à faire des courses, et où le temps ne passait pas, où les gestes étaient mécaniques et banals, où il n'y avait personne à voir et rien à faire, où ça n'était ni le jour ni la nuit, des rêves d'ennui plus étouffants que le pire des cauchemars.

Couché sur mon lit, des après-midi entières, en écoutant Mike Oldfield, je déprimais gentiment, poliment, sans savoir vraiment pourquoi, sans même me dire "je déprime" ; c'était aussi dénué de mots et viscéral que la faim ou le sommeil, et j'étais traversé par des images. Je fermais les yeux et je voyais les rues des quartiers pavillonnaires à Hanweiler, baignées par le soleil, où j'avais erré tant de fois alors que je n'y connaissais personne. Je m'y voyais seul, naturellement, étranger au milieu de la normalité, de la vie dans ce qu'elle a de plus naturel et quotidien

"Ommadawn" me faisait penser à la forêt, en Allemagne, derrière la piscine municipale de Sarreguemines. J'y ai passé, seul, une bonne partie de mon adolescence, dans cette forêt. Il fallait traverser le pont en metal. J'y allais les dimanche matin, les après-midi libres, le soir, aussi, parfois. Quand on passe des centaines d'heures seul à marcher et à gamberger, c'est rarement un chemin vers les autres, et vers la normalité. Mais qu'aurais-je dû faire, m'acheter un scooter, me couper les cheveux, me mettre au basket-ball ?

J'avais développé ce rituel d'aller, le soir, marcher en Allemagne, à Hanweiler ; j'aimais les lumières des maisons, les enseignes des quelques commerces, le panneau qui indiquait le bordel et les bureaux de tabac. Je montais jusqu'à la station service, m'acheter des cigarettes, de la bière, une petite fiole d'alcool fort, et du chocolat. Souvent aussi, une saucisse au stand d'à côté. Je me promenais le long de la route, qui sortait peu à peu du village proprement dit, pour n'être plus qu'une succession de grillages, d'entrepôts, d'arbres et de champs, et je me faisais mon petit gueuleton. Celui qui ne connait pas le plaisir d'une bière glacée en hiver et à la nuit tombante ne connaît rien. C'était un plaisir de vagabond ou de clandestin, avec ma bouffe et ma cannette, planqué dans l'obscurité, et je me sentais très loin de Sarreguemines.

J'associe ces lieux, la piscine, la forêt et ses chemins, Hanweiler, ses lumières et sa station-service, à la période de Noël. L'été n'avait aucune place dans mon imaginaire à l'époque - ou disons : plus aucune place, disons que j'étais dans une sorte d'hiver existentiel - et je me souviens de cet autre rituel du goûter à base de coeurs en pain d'épice, nappés de chocolat, de Ricoré et de Weihnachtstolle, une fois rentré d'Allemagne. C'était très enfantin finalement, ou disons un croisement entre l'enfance et certains jeux plus dangereux que les grands ne soupçonnent pas, comme dans les romans de Stephen King à base de clowns et de club des Ratés : j'allais taguer des croix gammées, ou des croix inversées, saccager des statues de la vierge, j'allais traîner dans la forêt avec mon couteau à dents sciées, errer seul dans les rues de Hanweiler, puis je rentrais chez maman, dans la chaleur du foyer, et quand la télé montrait des profanations de tombes, on me regardait en riant, bon enfant, Stéphane le gentil métalleux de la famille, tellement pittoresque.

Je scrutais souvent, je scrutais sans arrêt les fenêtres illuminées des maisons, en Allemagne comme ailleurs. Je voulais voir comment c'était, chez les gens, est-ce que c'était boisé, est-ce qu'il y avait des livres, des tableaux, étaient-ils assis devant la télé, ou debout dans la cuisine à parler, prenaient-il un bain, bricolaient-ils à la cave ? J'avais une famille et une maison comme tout un chacun, mais je passais ma vie seul dans les rues après les cours, prenant plaisir au froid, et je regardais par les fenêtres, essayant d'imaginer la vie des habitants.

Ça me fait penser à cette nouvelle de Stephen King, "Tout ce que vous aimez sera emporté". L'histoire d'un VRP qui passe sa vie sur la route et dans des chambres de motels, et donc le passe-temps est de noter dans un carnet les phrases farfelues, comiques et tragiques, qu'il trouve dans les toilettes des arrêts d'autoroute. Et qui finit par se poster devant le champ d'un fermier, un soir d'hiver, où sa vie lui est définitivement insupportable, avec un flingue. Il regarde la maison, essayant d'imaginer ce que font les membres de la famille, et se donne une minute pour se suicider, ou pas.